LE TRAVAIL DU SEXE : UN ENJEU FÉMINISTE

dimanche 29 avril 2018


The only way to stop this trafficking in and profiting from the use of women's bodies is for prostitution to be legalized. Legalization will open it up to regulation; and regulation means safety. Jeannette Angell

On m'a toujours dit que la prostitution c'était mal, qu'il ne devrait pas y avoir de prostituées. Je n'ai jamais compris la volonté générale, à vouloir faire interdire le travail du sexe. Ça doit sonner bizarre de lire qu'une féministe se prononce contre l'abolition de ce travail, mais je pense qu'on doit revaloriser celui-ci. C'est à dire qu'on doit reconnaître que c'est un job comme un autre, qui comporte des droits et des devoirs, comme n'importe quel autre ! Évidemment que certaines problématiques se posent, comme l'importance des femmes qu'on force à se prostituer. Mais on ne pense jamais à celles qui vivent grâce à ce travail, celles qui ont choisi de l'être. Elles ne sont pas toutes de pauvres victimes, que fait-on pour elles ? Pourquoi les stigmatiser, et faire en sorte que leur profession devienne une honte ?

Pourquoi ne pas encadrer le travail du sexe, au lieu de nous sortir des lois qui stigmatisent d'autant plus, et le client et la prostituée ?
Est-ce que se prononcer en faveur de la prostitution me rend moins féministe ?
La plupart des féministes sont abolitionnistes.
On voit la prostitution comme un crime, mais certaines personnes vivent de cela. Mes propos peuvent sembler aberrants... Effectivement, dans le cadre actuel, la prostitution est considérée comme un crime, "prostituer une femme", et la réduire à ça est un crime (trafic d'êtres humains).

Pourtant, il faudrait qu'on puisse garantir des droit à celles qui le font volontairement.
Le travail du sexe n'est pas qu'oppressif, certain.e.s peuvent trouver leur bonheur dedans. C'est un travail comme un autre, pourquoi faut-il continuer à les voir comme de pauvres victimes à sauver ? Je sais très bien que le travail du sexe s'accompagne parfois de violences (et pas que physique) etc... mais ce n'est pas forcément une violence faite à l'encontre des femmes. Il faudrait aller voir plus que la stigmatisation des travailleuses. Je suis contre l'abolition du travail du sexe ; de toute manière il y en aura toujours. Certaines personnes n'arrivent pas à croire qu'on peut être une travailleuse du sexe et féministe. Les deux ne sont pas incompatibles. Pourquoi continue t-on à n'avoir que de la pitié pour elles ?! Ne pouvons-nous pas les voir comme les autres femmes ?

Les gens sont toujours surpris lorsque je me prononce en faveur du travail du sexe, j'ai le droit à un : "Oh mon dieu, mais c'est horrible. On les traite mal, c'est de l'exploitation du corps des femmes par des hommes... tu n'es pas véritablement féministe si tu te prononces pour."
On accole toujours le manque de respect, les mots "pute" pour les travailleur.euses. Je me souviens de cet article sur une travailleuse du sexe australienne ou américaine, qui disait avoir du mal à trouver une relation sérieuse à cause de son métier. On avait du mal à envisager à être avec elle, ou bien on la réduisait à sa condition de pute.
Mais en tant que féministe, je suis pour que la femme dispose librement de son corps. Pourquoi alors empêcher certaines femmes d'être travailleuse du sexe, ou les traiter moins dignement car travailleuses du sexe ? Le féminisme n'est-ce pas disposer librement de son corps ? Je ne comprends pas ce slut shaming à l'encontre des TdS, que celui-ci vienne des hommes, ou bien des femmes. Et si on émettait un autre regard sur le travail du sexe ?

Pourquoi es tu devenue travailleuse du sexe ? Comment le vis tu ?

L'argent. Ne nous mentons pas. C'est ce gain de sommes importantes en si peu de temps qui fait rêver. Je trime pour gagner 10e/h actuellement, crois moi que prendre presque un quart de smic c'est agréable.
Je le vis bien, car je suis une occasionnelle. Tout ceci vient de mon choix, et mon envie couplé à mon besoin d'avoir de l'argent. C'est bien accepté par mes amies proches, du reste, rares sont ceux qui sont au courant. Comme je ne diabolise ni le sexe, ni le sexe tarifé, je le vis très bien !

Penses tu que le statut des travailleuses du sexe devrait être amélioré ? As tu une une opinion sur la politique française à l'égard du travail du sexe ?

On devrait avoir un statut bien plus complet que ça. Actuellement, et grâce à mes recherches qui peuvent aussi être incomplètes, on peut se déclarer (si on fait ça à plein temps évidemment), et payer nos impôts. On peut aussi demander la CMU. Au delà de ça ? Rien. Est attaquée pour proxénétisme toute personne qui aide une prostituée. Directement, ou indirectement. Être au courant est comme une manière d'aider. En gros, on a le droit de faire la pute, mais en secret. Faut que personne soit au courant. Je rappelle aussi que la France est de tradition abolitionniste, c'est à dire qu'elle combat la prostitution. Les politiques répressives à l'égard des clients ne font qu'augmenter les risques des prostituées quand elles font leur job. Car oui, c'en est un.

A tes yeux,  le féminisme et le travail du sexe sont ils compatibles ?

Évidemment! Mais comme chaque acte politique je pense, cela dépend de la portée que l'on lui donne. Certaines femmes font ça par obligation, par besoin- alors évidemment c'est tout sauf du féminisme. Mais le fait de reprendre le contrôle, de tarifer un acte sexuel, de CHOISIR ses clients, dire oui à X, et non à Y, ça c'est du féminisme. Nous ne sommes pas des objets. Et ce n'est pas parce que je fais payer du cul, que je dois être regardée bizarrement. Je ne vends pas ma personne ; comme chaque travailleur, je vends mon savoir faire. Ou une partie. Et je suis fière de pouvoir vendre ce savoir faire là, à des hommes qui sont bien conscients que je ne les aurais jamais regardé en temps normal.

Est ce que les travailleuses du sexe bénéficient de l'empathie de la population ? Pourquoi sont elles si stigmatisées ?

C'est délicat. On est perçues soit comme des victimes, soit comme des putes, au sens insultant du mot. On donne une image de la prostitution qui est celle du proxénétisme et du trafic d'humain-bien sur que ça émeut la population. Mais paradoxalement, une fille qui fait ça par choix, elle n'a pas de morale, ce doit être une traînée, une salope, et puis si elle se fait violer par un client elle l'aura cherché non ? Voilà ma France, divisée en deux, toujours aussi manichéenne, ou toute compatissante, ou toute haineuse. Et si, finalement, le mieux, c'était simplement de s'assurer que l'on protège les femmes issues de trafic, et qu'on laisse tranquille celles qui, je répète, ont fait de ça leur métier, par choix ? Le commerce du sexe a toujours existé, et crois moi il existera toujours. Et si, payer une femme pour une relation sexuelle, c'était mieux vu ? Peut être qu'il y aurait un peu moins de frustration générale... Peut être qu'il y aurait plus d'hommes à assumer venir nous voir, si on arrêtait de nous voir comme des démons. Nous sommes stigmatisées et mal vues car nous représentons tout ce que la France a en horreur : le sexe, la liberté, la liberté du sexe. Pas étonnant que toutes nos insultes viennent de nous (pute, putain, pour ne citer qu'elles), la politique répressive de la France aura au moins bien marché sur la mentalité des gens..

Propos tenus par Sophie, travailleuse du sexe 

D'autant plus qu'il ne faut pas oublier que le Travail du Sexe a un lourd passé, et qu'il n'est ni tout noir, ni tout blanc. Sous la Grèce Antique, la prostitution était une partie intégrante de la Cité, autant économiquement, que socialement. Et, comme aujourd'hui, si elle concernait une majorité de femmes, les hommes aussi en étaient, dans des proportions inférieures.
Au Moyen-Âge comme pendant l'Antiquité, les Maisons Closes existaient, tenus par des bourgeois.
Ensuite, la prostitution devient "tolérée" uniquement. Cela existe, mais attention à vous.

Et sous la IIIème République, c'est la Renaissance des Maisons Closes. En 1911, on estime qu'à Paris, il y a près de 40.000 clients journaliers dans toute la capitale. 1/4 des hommes en fréquentent.

Et arrive le courant abolitionniste, qui au départ se veut féministe, et contre "le trafic d'êtres humains". En 2003, le racolage est interdit (mais je vous invite à voir si c'est concrètement le cas ?). Dix ans plus tard, on pénalise les prostituées. Et les chiffres ? Ils augmentent, puisqu'on recense de plus en plus de prostituées, notamment via des annonce sur Internet.

La prostitution augmente avec la répression. Paradoxal, non ? Comme si, plus on disait "la prostitution, c'est sale", et plus certain.e.s voulaient se salir. N'y aurait-il pas un problème ? Ne peut-on pas se dire aussi, que la prostitution a souvent été instrumentalisée, depuis le Moyen-Âge, pour le bon plaisir de sa clientèle ? N'avons-nous pas longtemps "toléré" des Maisons de Joie, alors même que la Brigade des Mœurs pouvaient les réprimer ? Ne serait-ce finalement pas une grande hypocrisie que tout ce système là ?
La prostitution peut libérer les femmes, autant qu'elle peut les entraver avec le proxénétisme.

Une seule chose change : le consentement, le choix. Et s'il faut faire respecter son choix, n'en déplaise aux puritains, certain.e.s choisissent de faire payer une clientèle pour des services sexuels.

Et il n'y a aucun mal à ça.

L'article a été écrit avec Karine.

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